Jun
25
6:00 pm18:00

Blandine KRIEGEL : « Spinoza, l’autre voie de la modernité »

"Spinoza, le plus grand philosophe de l’âge moderne avec Descartes, est toujours en débat. On voudrait montrer ici à travers son parcours de vie, sa politique et sa philosophie, qu’il représente bien l’autre voie de la modernité. En politique, il est l’une des figures majeures du courant républicain moderne, avec sa défense de la démocratie, de la séparation des pouvoirs, du droit individuel à la liberté de conscience. En philosophie, il tire de la révolution galiléenne des conclusions opposées à celles de Descartes, en reconstruisant une nouvelle philosophie de l’Être qui ne fait plus de l’homme un être exilé, hors de la nature." BK

Blandine KRIEGEL, philosophe, Professeur émérite des Universités (Nanterre), a été Présidente du Haut Conseil à l’Intégration et membre du Comité Consultatif National d'éthique. Ses nombreux ouvrages en philosophie politique et en philosophie du droit sont l’objet d’une reconnaissance internationale. Elle a publié récemment La République et le Prince Moderne (PUF, 2011), et prépare un ouvrage sur Spinoza.

May
21
6:00 pm18:00

Warren MONTAG : « Mens, quae imperium in corpus habet : L’idée de ‘commander au corps’ en Éthique, Partie III, Proposition 2, Scolie. »

"Au centre du Scolie peut-être le plus célèbre de l’Éthique, Spinoza soutient que « quand les hommes disent que telle ou telle action du corps naît « de l’esprit, qui a un empire [exerce un commandement] sur le corps » (men<s>, quae imperium in corpus habet), ils ne savent ce qu’ils disent, et ne font qu’avouer en termes spécieux qu’ils ignorent sans l’admirer la vraie cause de cette action ». Les interprètes de ce passage se sont centrés sur le rôle de l’imagination, en attribuant une causalité éminente à l’esprit sur le corps, et en supprimant ainsi les implications dérangeantes de la thèse selon laquelle les corps pourraient être déterminés par d’autres corps uniquement. Un examen attentif du latin de Spinoza révèle cependant l’importance de la notion de « commandement » (imperium) dans l’image que nous nous faisons de la relation entre esprit et corps, comme si le dualisme qu’il conteste posait comme condition de la liberté un imperare sibi (« commander à soi-même ») entraînant l’assujettissement de notre propre corps. Spinoza renverse la maxime de Sénèque imperare sibi maximum imperium est (« commander à soi-même est la plus haute forme de commandement »), qui mettait le commandement de soi au-dessus du commandement d’autrui. Il soutient au contraire qu’être commandé ou assujetti nous fait entrer dans le « rêve » que notre liberté consisterait dans la capacité à commander à nos corps, comme si nous ne pouvions faire l’expérience de nous-même qu’à travers les divisions hiérarchiques imposées par les termes juridiques de « décret » (decretum) et de « commandement (imperium)." WM

Warren MONTAG est « Brown Family Professor » de littérature à l’Occidental College de Los Angeles. Il a récemment publié The Other Adam Smith (Stanford UP 2014), et est également l’auteur de Of Bodies, Masses, Power : Spinoza and his Contemporaries (Verso, 1999), and co-éditeur de The New Spinoza (U of Minnesota Press, 1996).

Apr
23
6:00 pm18:00

Pina TOTARO : « Études récentes sur les Œuvres Posthumes de Spinoza ».

"Au cours des dernières années, il y a eu plusieurs études sur l’histoire de l’édition posthume des œuvres de Spinoza, sur le cercle d’amis qui ont contribué à sa réalisation, sur l’histoire de l’édition et de la composition du texte et de ses différentes parties. Ces études ont tenté de reconstituer, à partir de la documentation fragmentaire en notre possession, le puzzle complexe de l’histoire des Opera posthuma, une histoire de plusieurs façons pas encore totalement connue. En particulier, il est difficile de définir le développement de chaque ouvrage contenu dans le volume, les différentes interventions sur les textes par les éditeurs, les dates de publication, et en bref l’ensemble des événements qui ont suivi la mort du philosophe. Doivent également être encore vérifiés les faits qui précèdent immédiatement la mort de Spinoza, dont les témoignages sont présentées d’une manière confuse. Une autre question à explorer se réfère à l’auteur de la Praefatio aux Opera posthuma. J’examinerai toutes ces questions dans mon intervention, pour mettre en évidence la contribution des études récentes à la recherche sur la philosophie et la biographie intellectuelle de Spinoza et présenter quelques lignes de recherche sur Spinoza dans différents pays pour montrer quels sont les thèmes les plus débattus actuellement." PT

Pina TOTARO est Directrice de Recherches au CNR (Consiglio Nazionale delle Ricerche), et membre de l’ILIESI (Istituto per il Lessico Intellettuale Europeo e Storia delle Idee). Ses recherches en histoire et philologie de la philosophie moderne sont internationalement reconnues. Elle a publié une traduction en italien du Traité Théologico-Politique de Spinoza (Naples : Bibliopolis, 2007), un fac-similé intégral et commenté de l’édition des Opera Posthuma de Spinoza de 1677 (Macerata : Quodlibet, 2008), et Instrumenta mentis. Contributi al lessico filosofico di Spinoza, (Florence : Olschki, 2009). Elle a par-dessus tout découvert et publié un manuscrit de l’Éthique de Spinoza (avec Leen Spruit, The Vatican manuscript of Spinoza's Ethica, Leiden / Boston : Brill, 2011).

Apr
9
6:00 pm18:00

Pascale GILLOT : « Spinoza, Marx, Althusser : pour une théorie matérialiste de l’idéologie »

"Dans les années soixante et soixante-dix du XXe siècle, Althusser, dans le cadre de son « retour à Marx », entreprend d’en expliciter la philosophie latente, et, conjointement, d’élaborer la théorie de l’idéologie (de sa nécessité et de son autonomie relative) qui manquait encore au marxisme. Ce retour à Marx est fortement marqué par le « retour à Freud », tel qu’il fut engagé par Lacan quelques années auparavant. Ainsi, Althusser déclare, dans « Idéologie et Appareils Idéologiques d’État » (1970), qu’il entend « proposer une théorie de l’idéologie en général, au sens où Freud a proposé une théorie de l’inconscient en général ». Toutefois, cette théorie de l’idéologie, qu’Althusser nomme également matérialisme de l’imaginaire (Éléments d’autocritique, 1974, ch. 4, « Sur Spinoza »), ne se constitue pas simplement à partir d’un retour à Marx redoublé d’un retour à Freud. Elle engage aussi un « détour par Spinoza » : la théorie spinoziste de l’imagination offre le premier modèle, pour Althusser, de ce matérialisme de l’imaginaire qu’il entend constituer à travers sa relecture de Marx. Nous nous interrogerons sur le statut de cet entrecroisement des lectures althussériennes de Freud et de Spinoza. Si la nécessité et la cohérence d’un tel entrecroisement sont manifestes, concernant en particulier la critique du psychologisme et plus généralement le rejet des « philosophies de la conscience », elles n’en laissent pas moins subsister un point aveugle, qui n’est autre que la question du sujet."

Pascale GILLOT, Membre du Centre de Philosophie Contemporaine de la Sorbonne (Paris 1), est une spécialiste reconnue des modèles de l’esprit et de la subjectivité, de la philosophie classique à la philosophie contemporaine. Elle a récemment publié : L’esprit. Figures classiques et contemporaines (Paris, CNRS Editions, 2007) ; Althusser et la psychanalyse (Paris, PUF, "Philosophies", 2009).

Mar
19
6:00 pm18:00

André TOSEL : « Spinoza pour Marx et les Marxismes : un chantier ouvert »

"Nous manquons d’une étude d’ensemble sur l’appropriation par Marx de la pensée de Spinoza. Une double approche serait nécessaire : philologique et philosophique. La première recenserait les occurrences explicités de Spinoza dans le recherche en devenir de Marx et évaluerait leur portée ; la seconde interpréterait la présence implicite à l’état pratique la pensée spinozienne dans les problématiques marxiennes, par-delà les thèses générales concernant l’immanence, le matérialisme, la causalité, la critique de la métaphysique et de la théologie, l’anthropologie des affects et l’émancipation. Engels est présent en contrepoint avec sa recherche du « dialectique » dans la nature. Il est de fait que la référence à Spinoza est effective dans les marxismes de la Seconde Internationale (le russe Georgi Plekhanov et la conception matérialiste moniste de l’histoire, proche d’Engels, l’italien Antonio Labriola et l’immanence des pratiques, qui suit la voie non engelsienne d’une philosophie « travailliste » de la praxis). À chaque fois il s’agit du débat sur ce qu’est on n’est pas la philosophie de Marx. Mais il faut attendre l’intervention de Louis Althusser qui coïncide avec le renouveau des études spinoziennes en France (Gueroult, Matheron et surtout Deleuze) pour que la référence à Spinoza devienne constitutive de ce qui a été l’ultime réélaboration d’ensemble de la pensée marxiste , dans la perspective d’une relance du mouvement révolutionnaire en occident après celle de Gramsci (dont la pensée n’agit qu’après les années cinquante) Là encore rien n’est simple parce que la recherche inachevée et tourmentée d’Althusser, en syntonie avec celle de certains de ses anciens élèves, fins connaisseurs de Spinoza (Macherey, Balibar), s’articule en plusieurs moments. Nous nous centrerons sur Althusser chez qui la référence à Spinoza est à la fois permanente et relativement développée : Quelle fonction a la théorie de la connaissance spinozienne dans l’épistémologie de Pour Marx et de Lire Le Capital ? Quel Spinoza insiste dans les textes des années 1968-1978 où Althusser critique son théoricisme antérieur et cherche à purifier Marx de son téléologisme messianique et à produire le concept de pratiques insuffisamment analysées, la politique et l’idéologie ? Quel Spinoza fait encore retour au sein du matérialisme de la rencontre qu’Althusser propose dans la phase ultime de sa parabole comme expression adéquate du seul matérialisme effectif ? En quoi Spinoza peut-il aider à penser une conjoncture inédite où l’histoire a fait le vide des certitudes du mouvement ouvrier et liquidé les marxismes ?" AT

André TOSEL est Professeur des Universités Emérite en Philosophie de l’Université de Nice-Sophia Antipolis. Spécialiste internationalement reconnu de Spinoza et de Marx, auteur du classique Spinoza ou le Crépuscule de la Servitude : Essai sur le Traité Théologico-Politique (1984), il a publié récemment Un Monde en Abîme ? Essai sur la Mondialisation Capitaliste (2008), Le Marxisme du XXe siècle (2009), Spinoza ou l’autre (in)finitude (2009), Scénarios de la Mondialisation Culturelle (2 vol., 2011).

Feb
26
6:00 pm18:00

Pierre-François MOREAU : « Qu’est-ce qu’une révélation ? »

"Les deux premiers chapitres du Traité théologico-politique sont consacrés à la prophétie et aux prophètes. La suite de l’ouvrage s’y reportera encore souvent, puisque les chapitres s’appuieront alternativement ou simultanément sur la raison et sur les textes sacrés issus de la prophétie. Quel est le mécanisme par lequel a lieu la révélation prophétique ? Spinoza déclare : « Par quelles lois de la nature eut lieu cette révélation, j’avoue que je l’ignore » (ch. I, § 27 : « Quibus autem naturae legibus id factum fuerit, fateor me ignorare »). D’une part cette absence d’explication ne gêne pas le raisonnement de Spinoza, puisque celui-ci construit dans ces deux chapitres sa doctrine de la prophétie uniquement sur les textes de l’Ecriture. D’autre part, on peut néanmoins se demander si cette ignorance représente le dernier mot du spinozisme sur la question. L’Ethique en effet présente une théorie de l’imagination qui semble pouvoir éclairer le phénomène de la révélation. Cependant puisque toute imagination n’est pas prophétique, qu’est-ce qui distingue cette forme spécifique d’imagination et qu’est-ce qui lui assure son efficace ? Autrement dit : si la théorie spinoziste de la religion – à la différence de celle des libertins dont elle est parfois proche – sert à penser la religion autrement que comme une imposture, à quelle doctrine des affects le doit-elle ?" PFM
 

Pierre-François MOREAU est Professeur des Universités en Philosophie au Département des Sciences Humaines de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, et Directeur de l’Institut d’Histoire de la Pensée Classique (IPHC, UMR 5037). Spécialiste internationalement reconnu de la pensée de Spinoza et de la pensée moderne, il a traduit avec Jacqueline Lagrée Le Traité Théologico-Politique (Paris : PUF, 1999) dans le cadre de l’édition des Œuvres complètes de Spinoza qui paraît sous sa direction. Il est l’auteur, entre autres nombreux ouvrages, de Spinoza. L’expérience et l’éternité. Recherches sur la constitution du système spinoziste (Paris : PUF, 1994).

Dec
11
6:00 pm18:00

Laurent BOVE : «Camus : une expérimentation vitale de l'immanence. L’Étranger au risque du spinozisme. »

"Lire Camus au-delà de la « philosophie de l’absurde », c’est le projet de notre communication qui revisite l’œuvre en éclairant ses soubassements immanentistes et sa critique radicale de la modernité. Notre fil d’Ariane est une philosophie du corps déchiffrée à travers le récit de L’Étranger et les peintures du Christ de Piero della Francesca que Camus admire. Or, l’année même de la parution de L’Étranger, Camus écrit à propos de l'Éthique : « On peut voir dans Spinoza le culte de ce qui est et non de ce qui veut ou doit être : la haine des valeurs en blanc et noir, de la hiérarchie morale, une certaine équivalence des vertus et des maux dans la lumière divine. Cet univers ne tend à rien et ne vient de rien parce qu’il est déjà accompli et qu’il l’a toujours été. Il est inhumain à souhait. C’est un monde pour le courage. C’est le monde du donné une fois pour toute, du c’est ainsi, la nécessité y est infinie, l’originalité et le hasard y ont une part nulle. Tout y est monotone ». Sous plusieurs de ses aspects le monde de Spinoza, tel que Camus le décrit en 1942, ressemble étrangement au monde de Meursault... Dans L'Étranger, en effet, le personnage de Meursault entrevoit le monde de Spinoza (tel que Camus le conçoit), à travers ce que le Mythe de Sisyphe appellera son « univers brûlant et glacé, transparent et limité, où rien n’est possible mais tout est donné, passé lequel c’est l’effondrement et le néant. L’homme », poursuit Camus, « peut alors décider d’accepter de vivre dans un tel univers et d’en tirer ses forces, son refus d’espérer et le témoignage obstiné d’une vie sans consolation ». Notre communication se propose de suivre le chemin éthique de l'expérimentation de l'immanence qu'emprunte, au hasard des rencontres, le personnage de Meursault : un chemin qui conduit à la plus haute sagesse, celle de l'expérience de l'éternité…" LB

Laurent BOVE est professeur émérite de l’université d’Amiens et chercheur de l’Institut d’histoire de la pensée classique de l’ENS-Lyon. Il a notamment publié La Stratégie du conatus (Vrin 1996-réed. 2012), une édition du Traité Politique au Livre de Poche (2002), Vauvenargues ou le Séditieux (Champion 2010). Il travaille actuellement à un ouvrage sur L’Œuvre peint de Pierre Bruegel l’Ancien.

Nov
13
6:00 pm18:00

Ivan SEGRÉ : « Éthique et politique : l’imperium chez Spinoza »

"Le Traité politique de Spinoza est inachevé, interrompu par la mort. Dans la dernière Lettre qu'il ait écrite, semble-t-il à son ami Jarig Jelles, Spinoza évoque un travail qu'il juge «utile»: «il s'agit de la composition du Traité politique entreprise il y a quelque temps à votre instigation[1]». Observant que, selon les traducteurs, le latin impérium est alternativement rendu, dans le cours du texte, par empire, pouvoir, Etat, gouvernement, autorité politique, souveraineté, etc., Bernard Pautrat choisit de ne pas le traduire[2]. Il s'en tient, en toutes ses occurrences, à la lettre du texte latin: imperium. Spinoza distingue trois types d'imperium: la monarchie, l'aristocratie, la démocratie. La monarchie est l'imperium d'un seul, l'aristocratie celui de plusieurs, la démocratie celui de tous. Mais le Traité est inachevé, s'interrompant au quatrième paragraphe du chapitre XI. Et ce n'est qu'à partir de ce chapitre que Spinoza aborde la démocratie: «Je passe enfin au troisième imperium, imperium tout à fait absolu, que nous appelons démocratique». En sait-on assez pour pouvoir conclure que, des trois formes d'imperium, la forme démocratique est la meilleure ? Pautrat soutient, dans une note, que le troisième imperium, l'imperium démocratique, est le seul à être vraiment «absolu», qu'il est le plus «absolu» des trois, donc le meilleur[3]. L'imperium, en effet, nomme la puissance d'agir de la multitude. Or elle n'est jamais aussi absolue, aussi puissante que lorsque l'imperium appartient à tous. Le raisonnement de Pautrat est juste, mais on peut lui objecter que Spinoza paraît admettre, avec Platon, que s'il était possible de concevoir un imperium de plusieurs qui soient les meilleurs, soit une aristocratie au vrai sens du terme, alors ce serait la meilleure forme d'imperium: «Et bien sûr, si c'était libres de tout affect et conduits par le seul zèle pour le bien public que les patriciens choisissaient leurs collègues patriciens, aucun imperium ne supporterait la comparaison avec l'aristocratique[4]». Le problème, explique Spinoza, après Platon, c'est que l'imperium des meilleurs se corrompt et devient celui des plus riches. L'aristocratie vire à l'oligarchie. (C'est pourquoi les gardiens, chez Platon, n'ont rien. Hélas, ça se corrompt par ailleurs, malgré tout). Or à suivre le raisonnement de Pautrat, ce n'est pas l'objection. L'imperium de tous devrait être jugé meilleur que celui de plusieurs, même s'il s'agit de plusieurs qui sont les meilleurs et non les plus riches, et même dans l'hypothèse où le régime des meilleurs serait incorruptible, puisque la démocratie est, par définition, le régime le meilleur. Spinoza est-il aristocrate ou démocrate ? Au fond, la question de savoir quelle est, des trois formes d'imperium, la meilleure, n'est sans doute pas la question de Spinoza. C'est une question de «philosophe», semble-t-il dire en introduction de son Traité. Lui veut aborder la chose en «politique», c'est-à-dire en homme instruit «du fait que tant qu'il y aura des hommes il y aura des vices[5]». Et c'est pourquoi il traite de la meilleure forme de monarchie, de la meilleure forme d'aristocratie et de la meilleure forme de démocratie. La question du meilleur est, pour un «politique», celle de la perpétuation de l'imperium: comment établir une monarchie, une aristocratie ou une démocratie de sorte qu'elle dure, se perpétue, s'éternise. Spinoza écrit son Traité en «politique», c'est-à-dire en théoricien de l'Etat. Il n'écrit pas en «philosophe». Et Platon, et Rousseau, et tous ceux qui, avant ou après Spinoza, abordent la question en «philosophe», c'est-à-dire moraliste, sont de la sorte écartés. Platon ne cesse de poursuivre une analogie entre les formes de gouvernement de la cité et les formes de gouvernement d'un homme sur lui-même. Rousseau ne cesse de penser la politique comme un impossible, un inexistant. Autant de symptômes de l'approche morale de la chose publique. Spinoza, écrivant un Traité Politique à l'instigation de son ami Jelles, n'est pas «philosophe», il est machiavélien: «De quels moyens doit user, pour pouvoir consolider et conserver l'imperium, un prince porté par le seul désir de dominer, le très aigu Machiavel l'a amplement montré». Cependant Spinoza ajoute aussitôt: «mais à quelle fin il l'a fait, voilà qui n'est pas assez clair[6]». Et au terme d'un cours développement sur Machiavel, il conclut: «c'est plutôt cela que j'incline à penser venant de cet homme très sage, parce qu'il fut manifestement partisan de la liberté, pour la défense de laquelle il a également fourni des réflexions très salutaires[7]». Qu'est-ce qu'être «partisan de la liberté» ?" IS

Ivan SEGRÉ, né à Paris en 1973, a soutenu un Doctorat de philosophie en 2008 : La réaction philosémite à l'épreuve de l'histoire juive, rédigé sous la direction de Daniel Bensaïd. Ses recherches portent sur la Bible, le Talmud, la philosophie moderne et contemporaine. Il a notamment publié : Qu'appelle-t-on penser Auschwitz ? (Lignes, 2009) ; La réaction philosémite (Lignes, 2009) ; Le manteau de Spinoza (La Fabrique, 2014) ; Judaïsme et révolution (La Fabrique, 2014).

[1] Lettre LXXXIV, trad. C. Appuhn, Œuvres de Spinoza, t. 4, Paris, Garnier, 1966.

[2] Traité Politique, trad. Bernard Pautrat, Paris, Allia, 2013, p. 7-10.

[3] Ibid., note 38, p. 155, où Pautrat soutient que l'imperium démocratique étant le seul qui soit «vraiment tout à fait absolu», il est le meilleur.

[4] Ibid., p. 142.

[5] Ibid., p.31.

[6] Ibid., p. 61.

[7] Ibid., p. 61.