Ivan SEGRÉ : « Éthique et politique : l’imperium chez Spinoza »

"Le Traité politique de Spinoza est inachevé, interrompu par la mort. Dans la dernière Lettre qu'il ait écrite, semble-t-il à son ami Jarig Jelles, Spinoza évoque un travail qu'il juge «utile»: «il s'agit de la composition du Traité politique entreprise il y a quelque temps à votre instigation[1]». Observant que, selon les traducteurs, le latin impérium est alternativement rendu, dans le cours du texte, par empire, pouvoir, Etat, gouvernement, autorité politique, souveraineté, etc., Bernard Pautrat choisit de ne pas le traduire[2]. Il s'en tient, en toutes ses occurrences, à la lettre du texte latin: imperium. Spinoza distingue trois types d'imperium: la monarchie, l'aristocratie, la démocratie. La monarchie est l'imperium d'un seul, l'aristocratie celui de plusieurs, la démocratie celui de tous. Mais le Traité est inachevé, s'interrompant au quatrième paragraphe du chapitre XI. Et ce n'est qu'à partir de ce chapitre que Spinoza aborde la démocratie: «Je passe enfin au troisième imperium, imperium tout à fait absolu, que nous appelons démocratique». En sait-on assez pour pouvoir conclure que, des trois formes d'imperium, la forme démocratique est la meilleure ? Pautrat soutient, dans une note, que le troisième imperium, l'imperium démocratique, est le seul à être vraiment «absolu», qu'il est le plus «absolu» des trois, donc le meilleur[3]. L'imperium, en effet, nomme la puissance d'agir de la multitude. Or elle n'est jamais aussi absolue, aussi puissante que lorsque l'imperium appartient à tous. Le raisonnement de Pautrat est juste, mais on peut lui objecter que Spinoza paraît admettre, avec Platon, que s'il était possible de concevoir un imperium de plusieurs qui soient les meilleurs, soit une aristocratie au vrai sens du terme, alors ce serait la meilleure forme d'imperium: «Et bien sûr, si c'était libres de tout affect et conduits par le seul zèle pour le bien public que les patriciens choisissaient leurs collègues patriciens, aucun imperium ne supporterait la comparaison avec l'aristocratique[4]». Le problème, explique Spinoza, après Platon, c'est que l'imperium des meilleurs se corrompt et devient celui des plus riches. L'aristocratie vire à l'oligarchie. (C'est pourquoi les gardiens, chez Platon, n'ont rien. Hélas, ça se corrompt par ailleurs, malgré tout). Or à suivre le raisonnement de Pautrat, ce n'est pas l'objection. L'imperium de tous devrait être jugé meilleur que celui de plusieurs, même s'il s'agit de plusieurs qui sont les meilleurs et non les plus riches, et même dans l'hypothèse où le régime des meilleurs serait incorruptible, puisque la démocratie est, par définition, le régime le meilleur. Spinoza est-il aristocrate ou démocrate ? Au fond, la question de savoir quelle est, des trois formes d'imperium, la meilleure, n'est sans doute pas la question de Spinoza. C'est une question de «philosophe», semble-t-il dire en introduction de son Traité. Lui veut aborder la chose en «politique», c'est-à-dire en homme instruit «du fait que tant qu'il y aura des hommes il y aura des vices[5]». Et c'est pourquoi il traite de la meilleure forme de monarchie, de la meilleure forme d'aristocratie et de la meilleure forme de démocratie. La question du meilleur est, pour un «politique», celle de la perpétuation de l'imperium: comment établir une monarchie, une aristocratie ou une démocratie de sorte qu'elle dure, se perpétue, s'éternise. Spinoza écrit son Traité en «politique», c'est-à-dire en théoricien de l'Etat. Il n'écrit pas en «philosophe». Et Platon, et Rousseau, et tous ceux qui, avant ou après Spinoza, abordent la question en «philosophe», c'est-à-dire moraliste, sont de la sorte écartés. Platon ne cesse de poursuivre une analogie entre les formes de gouvernement de la cité et les formes de gouvernement d'un homme sur lui-même. Rousseau ne cesse de penser la politique comme un impossible, un inexistant. Autant de symptômes de l'approche morale de la chose publique. Spinoza, écrivant un Traité Politique à l'instigation de son ami Jelles, n'est pas «philosophe», il est machiavélien: «De quels moyens doit user, pour pouvoir consolider et conserver l'imperium, un prince porté par le seul désir de dominer, le très aigu Machiavel l'a amplement montré». Cependant Spinoza ajoute aussitôt: «mais à quelle fin il l'a fait, voilà qui n'est pas assez clair[6]». Et au terme d'un cours développement sur Machiavel, il conclut: «c'est plutôt cela que j'incline à penser venant de cet homme très sage, parce qu'il fut manifestement partisan de la liberté, pour la défense de laquelle il a également fourni des réflexions très salutaires[7]». Qu'est-ce qu'être «partisan de la liberté» ?" IS

Ivan SEGRÉ, né à Paris en 1973, a soutenu un Doctorat de philosophie en 2008 : La réaction philosémite à l'épreuve de l'histoire juive, rédigé sous la direction de Daniel Bensaïd. Ses recherches portent sur la Bible, le Talmud, la philosophie moderne et contemporaine. Il a notamment publié : Qu'appelle-t-on penser Auschwitz ? (Lignes, 2009) ; La réaction philosémite (Lignes, 2009) ; Le manteau de Spinoza (La Fabrique, 2014) ; Judaïsme et révolution (La Fabrique, 2014).

[1] Lettre LXXXIV, trad. C. Appuhn, Œuvres de Spinoza, t. 4, Paris, Garnier, 1966.

[2] Traité Politique, trad. Bernard Pautrat, Paris, Allia, 2013, p. 7-10.

[3] Ibid., note 38, p. 155, où Pautrat soutient que l'imperium démocratique étant le seul qui soit «vraiment tout à fait absolu», il est le meilleur.

[4] Ibid., p. 142.

[5] Ibid., p.31.

[6] Ibid., p. 61.

[7] Ibid., p. 61.