Laurent BOVE : «Camus : une expérimentation vitale de l'immanence. L’Étranger au risque du spinozisme. »

"Lire Camus au-delà de la « philosophie de l’absurde », c’est le projet de notre communication qui revisite l’œuvre en éclairant ses soubassements immanentistes et sa critique radicale de la modernité. Notre fil d’Ariane est une philosophie du corps déchiffrée à travers le récit de L’Étranger et les peintures du Christ de Piero della Francesca que Camus admire. Or, l’année même de la parution de L’Étranger, Camus écrit à propos de l'Éthique : « On peut voir dans Spinoza le culte de ce qui est et non de ce qui veut ou doit être : la haine des valeurs en blanc et noir, de la hiérarchie morale, une certaine équivalence des vertus et des maux dans la lumière divine. Cet univers ne tend à rien et ne vient de rien parce qu’il est déjà accompli et qu’il l’a toujours été. Il est inhumain à souhait. C’est un monde pour le courage. C’est le monde du donné une fois pour toute, du c’est ainsi, la nécessité y est infinie, l’originalité et le hasard y ont une part nulle. Tout y est monotone ». Sous plusieurs de ses aspects le monde de Spinoza, tel que Camus le décrit en 1942, ressemble étrangement au monde de Meursault... Dans L'Étranger, en effet, le personnage de Meursault entrevoit le monde de Spinoza (tel que Camus le conçoit), à travers ce que le Mythe de Sisyphe appellera son « univers brûlant et glacé, transparent et limité, où rien n’est possible mais tout est donné, passé lequel c’est l’effondrement et le néant. L’homme », poursuit Camus, « peut alors décider d’accepter de vivre dans un tel univers et d’en tirer ses forces, son refus d’espérer et le témoignage obstiné d’une vie sans consolation ». Notre communication se propose de suivre le chemin éthique de l'expérimentation de l'immanence qu'emprunte, au hasard des rencontres, le personnage de Meursault : un chemin qui conduit à la plus haute sagesse, celle de l'expérience de l'éternité…" LB

Laurent BOVE est professeur émérite de l’université d’Amiens et chercheur de l’Institut d’histoire de la pensée classique de l’ENS-Lyon. Il a notamment publié La Stratégie du conatus (Vrin 1996-réed. 2012), une édition du Traité Politique au Livre de Poche (2002), Vauvenargues ou le Séditieux (Champion 2010). Il travaille actuellement à un ouvrage sur L’Œuvre peint de Pierre Bruegel l’Ancien.