André TOSEL : « Spinoza pour Marx et les Marxismes : un chantier ouvert »

"Nous manquons d’une étude d’ensemble sur l’appropriation par Marx de la pensée de Spinoza. Une double approche serait nécessaire : philologique et philosophique. La première recenserait les occurrences explicités de Spinoza dans le recherche en devenir de Marx et évaluerait leur portée ; la seconde interpréterait la présence implicite à l’état pratique la pensée spinozienne dans les problématiques marxiennes, par-delà les thèses générales concernant l’immanence, le matérialisme, la causalité, la critique de la métaphysique et de la théologie, l’anthropologie des affects et l’émancipation. Engels est présent en contrepoint avec sa recherche du « dialectique » dans la nature. Il est de fait que la référence à Spinoza est effective dans les marxismes de la Seconde Internationale (le russe Georgi Plekhanov et la conception matérialiste moniste de l’histoire, proche d’Engels, l’italien Antonio Labriola et l’immanence des pratiques, qui suit la voie non engelsienne d’une philosophie « travailliste » de la praxis). À chaque fois il s’agit du débat sur ce qu’est on n’est pas la philosophie de Marx. Mais il faut attendre l’intervention de Louis Althusser qui coïncide avec le renouveau des études spinoziennes en France (Gueroult, Matheron et surtout Deleuze) pour que la référence à Spinoza devienne constitutive de ce qui a été l’ultime réélaboration d’ensemble de la pensée marxiste , dans la perspective d’une relance du mouvement révolutionnaire en occident après celle de Gramsci (dont la pensée n’agit qu’après les années cinquante) Là encore rien n’est simple parce que la recherche inachevée et tourmentée d’Althusser, en syntonie avec celle de certains de ses anciens élèves, fins connaisseurs de Spinoza (Macherey, Balibar), s’articule en plusieurs moments. Nous nous centrerons sur Althusser chez qui la référence à Spinoza est à la fois permanente et relativement développée : Quelle fonction a la théorie de la connaissance spinozienne dans l’épistémologie de Pour Marx et de Lire Le Capital ? Quel Spinoza insiste dans les textes des années 1968-1978 où Althusser critique son théoricisme antérieur et cherche à purifier Marx de son téléologisme messianique et à produire le concept de pratiques insuffisamment analysées, la politique et l’idéologie ? Quel Spinoza fait encore retour au sein du matérialisme de la rencontre qu’Althusser propose dans la phase ultime de sa parabole comme expression adéquate du seul matérialisme effectif ? En quoi Spinoza peut-il aider à penser une conjoncture inédite où l’histoire a fait le vide des certitudes du mouvement ouvrier et liquidé les marxismes ?" AT

André TOSEL est Professeur des Universités Emérite en Philosophie de l’Université de Nice-Sophia Antipolis. Spécialiste internationalement reconnu de Spinoza et de Marx, auteur du classique Spinoza ou le Crépuscule de la Servitude : Essai sur le Traité Théologico-Politique (1984), il a publié récemment Un Monde en Abîme ? Essai sur la Mondialisation Capitaliste (2008), Le Marxisme du XXe siècle (2009), Spinoza ou l’autre (in)finitude (2009), Scénarios de la Mondialisation Culturelle (2 vol., 2011).